Quand une finale de football provoque un incident diplomatique et ravive, en quelques heures, des lignes de fracture régionales, l’événement sportif cesse d’être anodin : il devient un miroir politique. La CAN organisée au Maroc – du 21 décembre 2025 au 18 janvier 2026 – a, à ce titre, offert une séquence particulièrement lisible : vitrine de capacité étatique, test de mobilité continentale, scène de diplomatie bilatérale et révélateur des fragilités de gouvernance du football africain.

Le résultat sportif (victoire du Sénégal en finale à Rabat, 1–0 a.p.) compte ici moins pour lui-même que pour ce qu’il a déclenché : une chaîne de réactions institutionnelles et politiques qui illustre la place prise par le football dans la production de rapports de force et de réputation à l’échelle africaine. Et au-delà de l’incident de la finale, c’est toute la mise en scène de l’événement qui mérite attention. Car accueillir la CAN, c’est aussi mettre en scène une souveraineté… Premier registre à observer : l’organisation comme démonstration de puissance.

1) Accueillir la CAN c’est démontrer la capacité de l’Etat

Un pays hôte ne “prête” pas seulement des stades. Il expose une capacité d’État en conditions réelles : sécurité, transport, billetterie, gestion des foules, communication de crise, coordination entre administrations. Sur ce plan, l’édition marocaine a été structurée comme une démonstration.

Deux signaux, très concrets, doivent être lus politiquement.

D’abord, l’architecture territoriale de l’événement. La CAF a mis en avant un dispositif multi-sites (9 stades, 6 villes hôtes). Ce choix implique une logistique distribuée, des déplacements réguliers d’équipes et de publics, et un pilotage fin des services urbains. Ce n’est pas neutre : c’est une manière de dire “le pays tient la chaîne”, au-delà d’un seul pôle vitrine.

Ensuite, la fluidité administrative comme argument. La décision d’offrir des e-visas gratuits via l’application YALLA pour les supporters, articulée à l’écosystème de billetterie, relève d’une logique de contrôle des flux : identifier, sécuriser, accélérer. En termes de soft power, c’est un message simple : modernité, accueil, maîtrise.

Mais organiser la CAN ne suffit pas : encore faut-il faire venir les gens. Et là apparaissent les réalités fragmentées du continent auxquelles l’Etat organisateur et accueillant doit répondre.

2) Mobilités africaines : l’événement continental face aux frictions réelles

La CAN se veut panafricaine, mais elle se déroule dans un continent où la mobilité reste inégale : régimes de visas, coûts de transport, contraintes consulaires, connectivité aérienne irrégulière. C’est précisément pourquoi la fluidification devient politique.

Dans cette perspective, l’e-visa gratuit via YALLA n’est pas un gadget. C’est une réponse technique à une réalité durable : la circulation continentale ne va pas de soi, et chaque hôte doit “fabriquer” l’accessibilité de l’événement.

À cela s’ajoute un autre facteur, souvent sous-estimé : les diasporas africaines. L’événement ne mobilise pas seulement des publics du continent ; il attire aussi des supporters venus d’Europe ou du Golfe, qui redessinent la géographie effective du tournoi. Ils pèsent sur l’hospitalité, les circuits d’achat, les exigences de services, et même la visibilité internationale. Autrement dit, la CAN n’est plus seulement un rendez-vous continental ; elle devient un carrefour transnational.

Le fait que la CAF insiste sur les dispositifs d’accès, l’expérience “fan”, et la demande de billets relève de cette transformation : la CAN est désormais un actif de flux – donc un enjeu de contrôle, de réputation et de rendement.

Et dans un tel contexte, le basculement dans le champ politique est vite arrivé. La finale du 18 janvier n’échappe pas à cette logique : elle a fait entrer la diplomatie dans le jeu, malgré elle.

3) Diplomatie et Football : le cas de la finale 

La finale du 18 janvier 2026 a été marquée par un penalty accordé au Maroc après VAR, une sortie temporaire du Sénégal en protestation, puis des tensions hors terrain impliquant supporters et forces de sécurité. L’événement est alors sorti de la seule grammaire sportive : arrestations, réactions officielles, sanctions.

Ce type de séquence est politiquement instructif parce qu’il impose deux mouvements simultanés.

D’un côté, la disciplinarisation : le football devient une affaire d’ordre, de droit, d’enquête, de sanction. De l’autre, la désescalade : lorsque l’incident risque d’être interprété comme une humiliation nationale, les exécutifs ont intérêt à refermer la lecture conflictuelle. Les déclarations sénégalaises ultérieures, qualifiant les incidents de “déplorables” tout en insistant sur la relation bilatérale, s’inscrivent clairement dans cette logique.

La CAN agit ainsi comme un baromètre : elle ne crée pas les relations, mais elle les met sous tension – et oblige parfois à des gestes rapides de réassurance politique.

4) Gouvernance du football : de la VAR à la légitimité institutionnelle, sous regard mondial

L’épisode VAR révèle un point structurel : dans une compétition où l’affect national est maximal, l’arbitrage devient immédiatement une question de légitimité.

On passe vite de “bonne ou mauvaise décision” à des questions plus lourdes : l’instance est-elle neutre ? Les règles sont-elles appliquées de façon cohérente ? Les procédures sont-elles crédibles ?

La réponse institutionnelle (amendes, suspensions, sanctions contre joueurs et encadrement) montre que la CAF doit produire de l’ordre. Mais elle révèle aussi une fragilité : toute décision disciplinaire peut être lue comme un prolongement du conflit, et alimenter des récits nationaux concurrents.

C’est ici que la montée en généralité devient centrale. Les confédérations ne gouvernent plus seulement un sport ; elles gouvernent une réputation dans un espace mondialisé de diffusion et de comparaison. La perception d’impartialité se construit aussi par contraste : l’UEFA, la CONMEBOL ou d’autres instances ont leurs crises, mais elles disposent souvent de dispositifs de communication et d’arbitrage perçus comme plus “stabilisés” par leurs publics. Pour la CAF, l’enjeu est donc double : améliorer les procédures, et convaincre que ces procédures tiennent face à la pression politique, médiatique et émotionnelle.

Le fait que la FIFA et ses dirigeants réagissent publiquement à l’épisode montre ce changement d’échelle : la CAN est observée, commentée et évaluée dans un espace global. Et cette compétition devient, pour la CAF, un test de crédibilité institutionnelle autant qu’un tournoi.

5) La question / enjeu du Sahara occidental ou l’éléphant dans la compétition

Derrière les gestes diplomatiques et les tensions de surface, d’autres enjeux plus profonds affleurent. Le Sahara occidental, jamais cité mais toujours présent, sert de révélateur aux logiques d’alignement et de fidélité politique. Le dossier du Sahara occidental demeure un arrière-plan de la projection marocaine sur le continent.

Selon certains medias dont Reuters, le Sénégal a, tout en condamnant les incidents, réaffirmé l’importance de la relation bilatérale, en rappelant aussi la continuité du soutien sénégalais à la position marocaine sur ce dossier. Cela illustre comment un épisode sportif peut cohabiter avec – et parfois renforcer – des messages géopolitiques plus profonds.

Ici, le sport ne remplace pas la diplomatie. Il agit plutôt comme amplificateur : il rend visibles des proximités, et incite à des gestes de stabilité quand le risque de dérapage symbolique apparaît.

En définitive, la CAN comme arène politique visible

La CAN Maroc 2025 met en lumière trois dynamiques, de façon particulièrement nette.

  • Premièrement, le méga-événement est un instrument d’État : l’organisation vaut démonstration, la fluidité vaut message, la gestion des flux vaut preuve.
  • Deuxièmement, le football est une diplomatie populaire involontaire : un match peut tendre une relation, et imposer ensuite une désescalade politique pour protéger des intérêts bilatéraux.
  • Troisièmement, la gouvernance sportive est un enjeu de légitimité : arbitrage, VAR et discipline ne sont pas seulement des techniques, mais des tests de crédibilité, sous regard mondial.

Au fond, la CAN n’est pas “le politique qui envahit le sport”. C’est un espace où le sport produit du politique : capacité étatique, récits nationaux, frictions diplomatiques – et des arbitrages institutionnels rendus visibles, discutés, contestés, au cœur d’une arène qui n’a jamais été simplement sportive.
(c) Issa Jinadu (Neoquebec Sports – Fev. 2026)

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