Le 17 mars 2026, deux mois après la finale, le jury d’appel de la CAF rendait sa sentence : le Sénégal est dépossédé de son titre, le Maroc déclaré vainqueur 3-0 sur tapis vert. Sur les réseaux sociaux, l’explosion est immédiate. Rumeurs, théories, indignation. Entre ce qui est prouvé et ce qui ne l’est pas, une question s’impose pourtant : comment le football africain en est-il arrivé là ?
Une décision qui arrive deux mois trop tard
Le soir de la finale, l’article 82 du règlement est clair : toute équipe quittant le terrain sans autorisation de l’arbitre est considérée perdante. Les joueurs sénégalais ont quitté la pelouse pendant douze minutes. L’arbitre était là. Le délégué de match aussi. Ni l’un ni l’autre n’ont agi. La première instance disciplinaire de la CAF avait d’ailleurs tranché en faveur du Sénégal. Intéressant timing.
Alors pourquoi le jury d’appel se réveille-t-il deux mois plus tard ? En 2026, avec tous les outils disponibles, une décision de cette ampleur se prend en quelques jours, dans la transparence. Pas des semaines après, en catimini. Ce délai, lui, ne s’explique pas.
Lobbyisme et climat politique : les zones d’ombre
Interrogé par la télé du quotidien sportif français L’Équipe, Claude Leroy, ancien sélectionneur de plusieurs équipes nationales africaines, n’a pas mâché ses mots. Il parle de « grand Guignol », de « magouilles », de Motsepe comme « vassal » d’Infantino, de « gouvernance catastrophique ». Des mots qui n’engagent que lui, mais qui résonnent sur les réseaux sociaux et alimentent le débat.
Et le contexte donne à réfléchir. En mars 2025, Patrice Motsepe était reconduit à la tête de la CAF sans adversaire, en présence de Gianni Infantino – président de la FIFA – venu en personne au Caire. Ce dernier a été publiquement qualifié d’ami fidèle et partenaire de confiance par Motsepe lui-même. a Réélu en 2023 pour un nouveau mandat de 4 ans, Gianni Infantino sait que les 54 fédérations africaines représentent un quart des voix au Congrès de la FIFA. La prochaine élection approche. Ces voix ont un prix.

Et le Maroc, co-organisateur du Mondial 2030 avec l’Espagne et le Portugal, est devenu un partenaire stratégique incontournable pour la FIFA. Son président était aux côtés du camp marocain lors de la finale, et avait publiquement exigé une sanction sévère contre le Sénégal dès le lendemain. Coïncidences ? Peut-être. Mais elles sont nombreuses.
68 ans d’efforts balayés
La CAN n’est pas née d’un simple désir de compétition. En 1957, alors que le continent sortait à peine de la colonisation, créer une compétition africaine était un acte politique autant que sportif. Une affirmation d’identité. Une façon de dire : nous existons.
Depuis, le niveau n’a cessé de progresser. Les joueurs africains ont marqué l’histoire des plus grands clubs européens. Des noms comme Eto’o, Drogba, Essien, Gyan, Ayew, Mané, Salah, Osimhen, Hakimi, Diaz ont redéfini l’excellence footballistique mondiale. Les trois dernières éditions de la CAN avaient été saluées pour leur intensité et leur qualité de jeu. La CAN 2025 organisée au Maroc devait être la consécration de cette montée en puissance.
Cette décision ne vient pas seulement balayer le jeu, les joueurs, mais surtout l’image d’une institution qui devait les protéger.

Le syndrome de la validation
Il y a un mal plus profond derrière cette histoire. Depuis des décennies, le football africain cherche à être reconnu par l’extérieur, à en finir avec la condescendance européenne. Mais à force de vouloir être validé, il se rend vulnérable à ceux qui savent utiliser cette dépendance à leur profit.
Car ce qui se joue à la CAF n’est pas étranger à ce que l’on observe dans certains contextes politiques africains : la corruption, les arrangements, les postes distribués selon les allégeances plutôt que les compétences. Ce n’est pas une fatalité africaine, la corruption est partout dans le monde. Mais tant que ces pratiques ne seront pas dénoncées de l’intérieur, tant que les Africains eux-mêmes n’exigeront pas les bonnes personnes aux bons postes, la
compétition aura du mal à rayonner à l’international.
La validation ne viendra pas de l’Europe. Elle doit se construire sur le continent, par ceux qui le peuplent et qui l’aiment. Sortir de ce besoin d’impressionner l’extérieur, c’est peut-être la condition première pour que la CAN soit enfin ce qu’elle a toujours mérité d’être.
Le Sénégal n’a pas dit son dernier mot
La Fédération sénégalaise a qualifié la décision de « inique, sans précédent et inacceptable« , annonçant un recours devant le Tribunal Arbitral du Sport à Lausanne, la plus haute juridiction du droit sportif international. Mais le football n’est pas le seul à monter au créneau. Le gouvernement sénégalais lui-même a pris la parole, exprimant sa vive consternation et réclamant l’ouverture d’une enquête internationale indépendante pour soupçons de corruption au sein des instances dirigeantes de la CAF. Quand un État interpelle directement une confédération sportive sur des questions de corruption, on a dépassé le cadre d’un simple litige footballistique. La bataille se poursuit, mais sur un autre terrain.

Du côté marocain, le silence des joueurs est éloquent. La fédération, dans son communiqué, a pris soin de préciser qu’elle ne contestait pas la performance sportive des équipes. Même dans la victoire, le malaise est palpable. Parce qu’une victoire sur tapis vert, ça ne se raconte pas à ses enfants. Un trophée se gagne sur le terrain.
Trois mois avant le coup d’envoi du Mondial 2026, cette affaire arrive comme un signal d’alarme. GianniInfantino inaugure un bureau dans la Trump Tower, remet un prix de la paix à Donald Trump, pilote un Mondial à 48 équipes, pensé autant pour élargir son électorat que pour servir le jeu. Le football populaire est devenu un instrument politique.
L’Afrique mérite mieux. Ses joueurs sont au rendez-vous depuis des décennies. Mais tant que ses dirigeants resteront redevables envers ceux qui les ont placés là, le continent continuera de subir ce qu’il aurait le pouvoir de refuser.
Cette décision n’abîme pas le football africain. Elle abîme ceux qui prétendent le diriger.
(c) Julie Andrea Boccovi (Neoquébec Sport – mars 26)


