Le report de la CAN féminine 2026 expose une évidence: en Afrique, le football féminin reste relégué derrière les priorités du calendrier masculin.

Le 5 mars dernier, à seulement 12 jours du coup d’envoi prévu, la CAF (Confédération africaine de football) annonçait officiellement le report de la CAN féminine 2026. Un tournoi continental impliquant 16 nations, dont les quatre demi-finalistes devaient décrocher leur billet direct pour la Coupe du monde 2027 au Brésil. La compétition, initialement programmée du 17 mars au 3 avril au Maroc, est désormais repoussée au 25 juillet. La CAF a officiellement invoqué des «circonstances imprévues» et des contraintes organisationnelles pour justifier sa décision. Une formulation bien vague pour une décision qui, en revanche, révèle on ne peut plus clairement les priorités du football africain.

Une escalade de décisions qui a fini par étouffer la CAN féminine La raison officielle avancée par la FRMF (Fédération royale marocaine de football) tient en quelques mots. Le Botola Pro, le championnat professionnel national, avait accumulé trop de retard et ses clubs avaient besoin des stades prévus pour la compétition féminine. Mais pour comprendre ce retard, il faut remonter le fil. En août 2025, le Maroc participait au CHAN 2024, une compétition réservée aux joueurs évoluant dans leur championnat local, disputée au Kenya, en Tanzanie et en Ouganda. Le Maroc en est sorti vainqueur, mais cette participation a pesé lourd sur le calendrier du Botola. Dans la foulée, de décembre 2025 à janvier 2026, le pays organisait la CAN masculine sur son propre sol, mobilisant six villes et neuf stades. Un mois plus tard, on demandait à la CAN féminine de s’y tenir avec trois villes et quatre stades. Moins d’exigences, moins d’infrastructure, et pourtant c’est elle qu’on a reportée. En 12 mois, le football masculin avait occupé tout l’espace, épuisé les stades, saturé le calendrier. Et quand il a fallu choisir entre finir un championnat professionnel masculin et tenir les engagements pris envers 16 équipes féminines, le choix a été fait sans hésitation. La CAN féminine pouvait attendre.

Desiree Ellis – Sélectionneure nationale de l’Afrique du Sud

À qui la faute ? Une responsabilité partagée
Dans cette affaire, deux parties sont en cause. La première, c’est la FRMF, présidée par Fouzi Lekjâa, qui a formulé la demande de report auprès de la CAF. En acceptant d’organiser la CAN féminine, le Maroc s’était porté garant d’une compétition panafricaine impliquant 16 sélections. Subordonner cela à la disponibilité d’un championnat professionnel national, c’est admettre que cette responsabilité n’avait pas le poids qu’elle aurait dû avoir.
La seconde, c’est la CAF qui avait tout pouvoir de refuser cette demande. Elle ne l’a pas fait.
Pire, elle a validé le report à 12 jours du coup d’envoi, sans consultation des fédérations concernées, sans solution de rechange, et avec un communiqué d’une vagueur déconcertante. Le Maroc a manqué à ses engagements d’hôte. La CAF a failli à son rôle de protectrice du football féminin africain. Ces deux responsabilités partagées ont mené au même aboutissement, celui de joueuses stoppées en pleine préparation, et d’une compétition continentale traitée comme une variable d’ajustement.

Une décision qui ne passe pas

Rinsola Babadjide – joueuse du Nigeria

Cette décision a suscité des critiques vives et des questionnements légitimes sur la place réelle accordée aux femmes dans le football continental. Rinsola Babajide, attaquante nigériane de l’AS Roma, a qualifié la décision d’«humiliante» sur les réseaux sociaux. Desiree Ellis, sélectionneuse de l’Afrique du Sud, a posé la question que tout le monde évitait : «Est-ce que cela arriverait au football masculin ?» Birama Konaté, sélectionneur du Mali, a dénoncé un «flou total» et un manque de considération flagrant pour les joueuses et les staffs techniques. Ces réactions sonnent comme un avertissement collectif que ce report n’est pas un accident de calendrier, mais le symptôme d’un problème bien plus profond.

 

 

Un report qui a peut-être évité le pire
Sans le report, l’équipe féminine du Sénégal aurait affronté le Maroc le 23 mars, six jours seulement après la décision du jury d’appel de la CAF retirant le titre de champion d’Afrique à l’équipe masculine sénégalaise ( lire ici).Dans un climat aussi chargé, un Maroc-Sénégal féminin, sur sol marocain, aurait été une poudrière. Cependant, ce que ce report révèle au fond, c’est que le football féminin africain évolue encore dans les angles morts des décisions
masculines, qu’elles soient sportives ou politiques.

La couverture médiatique autour de cette décision est restée anémique, presque confidentielle, là où une situation similaire touchant le football masculin aurait envahi les unes et alimenté les débats pendant des semaines. Cette timidité médiatique est elle-même révélatrice. Le football féminin ne se bat pas seulement pour obtenir des stades et des dates respectées. Il se bat encore pour exister dans le regard du monde, pour que ses compétitions soient traitées avec la même rigueur et la même urgence. Tant que ce combat-là n’est pas gagné, aucune décision de ce type ne sera vraiment scandaleuse aux yeux de ceux qui décident. Et c’est peut-être ça, le vrai symptôme.

(c) Julie- Andrea Boccovi (Neoquébec Sport – mars 26)

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