Entre affirmation culturelle et démarcation identitaire, c’est peut-être la capacité même du projet souverainiste à élargir le “nous” qui se joue.
L’élection fédérale partielle de Terrebonne du 11 avril dernier n’a pas seulement relancé un débat électoral. Elle a remis en lumière une question plus profonde, plus inconfortable aussi : celle du rapport entre le nationalisme québécois, le projet souverainiste et une partie des neoquébécois.es.
Le réflexe du « vote ethnique », revenu presque mécaniquement dans certains commentaires qui ont suivi la re-élection de la candidate libérale Tatiana Auguste, d’origine haïtienne, en dit long. Il traduit moins une lecture lucide du réel qu’une difficulté persistante à regarder en face un problème politique de fond : celui de l’adhésion.
Car tout l’enjeu est là.
On commet trop souvent la même erreur : croire que les neoquébécois.es seraient, dans leur ensemble, étrangers au fait national québécois, imperméables à son récit, ndifférents à sa mémoire, à sa langue ou à sa fragilité historique.
C’est faux. La frange de ceux qui comprennent le nationalisme québécois, qui en reconnaissent la légitimité, et qui peuvent même y adhérer, est sans doute beaucoup plus large qu’on ne le dit.
Beaucoup comprennent très bien qu’un peuple minoritaire en Amérique du Nord cherche à protéger sa langue, à préserver ses institutions et à transmettre sa culture. Beaucoup peuvent entendre cette aspiration, la juger fondée, respectable, et même nécessaire.
Mais entre comprendre le nationalisme québécois et répondre à l’appel d’un nationalisme séparatiste, surtout lorsqu’il se durcit sur le mode identitaire, il y a un fossé. Et c’est précisément dans ce fossé que le souverainisme risque de s’enliser.
Car il existe aujourd’hui deux imaginaires du nationalisme.
Il y a celui de l’affirmation culturelle : un nationalisme qui assume l’histoire du Québec, défend le français, valorise la mémoire collective, et cherche à bâtir un monde commun. Un nationalisme qui ne s’excuse pas d’exister, mais qui n’a pas besoin, pour se tenir debout, de transformer l’autre en source d’inquiétude.
Et puis il y a celui de la démarcation identitaire : un nationalisme plus nerveux, plus défensif, plus obsédé par les frontières symboliques du “nous”. Un nationalisme qui parle davantage de menace, de dilution, de contrôle, et qui finit, même lorsqu’il ne l’énonce pas frontalement, par produire chez beaucoup un sentiment diffus mais réel d’extériorité.
Le malaise persistent
Car lorsqu’un projet politique donne à une partie de la population l’impression qu’elle doit sans cesse prouver qu’elle appartient pleinement au collectif, il ne rassemble plus : il sélectionne. Il n’élargit plus le cercle : il en surveille l’entrée.
Un projet de pays ne devient pas majoritaire en rétrécissant le “nous”.
Dès lors, il ne faut pas s’étonner qu’une partie importante des néo-Québécois reste à distance du rêve souverainiste. Non par rejet du Québec. Non par hostilité à sa culture ou à sa langue. Mais parce qu’ils perçoivent que, dans certains accents du discours dominant, on les envisage moins comme des cohéritiers du destin québécois que comme des adhérents sous condition.
L’mpasse actuelle ?
Le problème du souverainisme n’est peut-être pas d’abord qu’il serait incompris. Le problème est peut-être qu’à mesure qu’il se laisse contaminer par un nationalisme identitaire, il devient moins habitable pour une partie de ceux qu’il devrait pourtant chercher à convaincre.
Un projet de pays ne devient pas majoritaire en rétrécissant le “nous”. Il le devient en le rendant assez fort pour intégrer sans s’effacer, assez clair pour rassembler sans exclure.
Autrement dit, l’avenir du souverainisme québécois ne se jouera peut-être pas seulement sur la question de l’indépendance. Il se jouera d’abord sur une autre, plus fondamentale : quel peuple veut-il encore former ?
Et la réponse à cette question déterminera tout le reste. Car un rêve national cesse d’être mobilisateur le jour où trop de gens commencent à le regarder comme la maison des autres.
(c) Cyrille Ekwalla – Institut Neoquébec (mai 2026)


