Alors que le diffuseur public étend son réseau international, l’Afrique francophone ne peut plus rester confinée à un vague « bientôt ».

Cinq nouveaux bureaux en deux ans, et pour chacun, une justification précise :

  • Pékin, pour suivre une superpuissance mondiale.
  • Jérusalem, pour mieux comprendre les bouleversements du Moyen-Orient.
  • Los Angeles, pour renforcer la couverture des États-Unis.
  • Mexico, pour étendre le regard de Radio-Canada vers l’Amérique centrale et l’Amérique du Sud.
  • L’Europe, enfin, pour accompagner l’entrée du diffuseur public dans l’Échange d’actualités Eurovision.

Cinq priorités clairement définies et qui correspondent à cinq engagements accompagnés d’un calendrier.

Et pour l’Afrique? Un simple « bientôt ».

Posons donc la question franchement : ne se passe-t-il vraiment rien sur le continent africain qui justifierait, dès maintenant, la présence permanente d’un correspondant de Radio-Canada ?

Les bouleversements politiques, sécuritaires, économiques et sociaux qui traversent plusieurs pays africains ont des conséquences bien au-delà de leurs frontières. Ils re-dessinent les alliances internationales, les routes commerciales, les politiques migratoires et les rapports de force entre puissances. Le Canada lui-même – par la mise en place d’une Stratégie pour l’Afrique – cherche à renforcer sa présence diplomatique et économique sur le continent.

Si l’ouverture de bureaux à Pékin ou à Jérusalem se justifie par la nécessité de suivre des centres de pouvoir en pleine mutation, cette même logique devrait conduire Radio-Canada vers l’Afrique. Et cela depuis longtemps.

Mais il existe une raison encore plus fondamentale : l’avenir de la francophonie mondiale ne se joue pas à Mexico, ni même principalement à Paris ou à Bruxelles. Il se joue à Dakar, à Abidjan, à Kinshasa, à Rabat et dans les nombreuses villes africaines où le français se parle, se transforme et se réinvente chaque jour.

La francophonie comme ancrage

Selon le rapport publié en mars 2026 par l’Organisation internationale de la Francophonie, le monde compte près de 396 millions de francophones, dont environ 65 % vivent déjà sur le continent africain. D’ici 2050, leur nombre pourrait atteindre quelque 590 millions, et neuf francophones sur dix seraient alors africains.

La démographie est sans équivoque : dans une génération, le français sera d’abord une langue africaine.

Pour un diffuseur public qui affirme régulièrement vouloir défendre le français et contribuer à la vitalité de la francophonie canadienne, cette réalité devrait constituer une priorité stratégique.

Car la défense du français en Amérique du Nord ne peut pas être pensée indépendamment de son avenir dans le reste du monde. Une langue fragilisée sur un territoire minoritaire a besoin de demeurer vivante, visible et connectée à ses principaux foyers de croissance. La francophonie canadienne ne se renforcera pas en se repliant sur elle-même, mais en développant des liens plus étroits avec les espaces où le français gagne en vitalité.

L’enjeu est également économique. Plusieurs pays francophones d’Afrique de l’Ouest, d’Afrique centrale et du Maghreb connaissent des transformations majeures. Le Canada y développe des intérêts commerciaux, universitaires et diplomatiques croissants. Comprendre ces sociétés, leurs ambitions et leurs mutations ne relève donc ni de l’exotisme ni d’une quelconque générosité éditoriale : c’est une nécessité journalistique.

C’est aussi un enjeu culturel. La francophonie contemporaine est multiple, mobile et profondément métissée. Montréal, avec ses importantes communautés africaines francophones, constitue elle-même l’un de ses grands points d’ancrage en Amérique du Nord. Les histoires d’Alger, de Dakar, de Rabat, d’Abidjan, ou de Yaoundé ne sont plus des réalités lointaines : elles trouvent un écho direct dans les familles, les quartiers, les universités, les entreprises et les institutions du Québec et du Canada.

Cette absence n’est pas nouvelle. En 2009, Radio-Canada fermait son bureau permanent de Dakar, le seul qu’elle possédait alors sur le continent africain. Plus de quinze ans plus tard, le diffuseur public développe de nouveau son réseau international, sans avoir encore rétabli une présence permanente dans l’espace où se joue pourtant une part essentielle de l’avenir du français.

Les priorités de CBC ne sont pas celles de Radio-Canada

La nécessité d’un bureau en Afrique francophone peut paraître moins impérieuse pour le réseau anglophone, qui s’adresse à un public évoluant dans une langue dominante à l’échelle mondiale. Elle devrait, en revanche, s’imposer à Radio-Canada, composante francophone du diffuseur public canadien, dont la responsabilité ne consiste pas seulement à informer en français, mais aussi à refléter, à faire comprendre et à relier les différentes réalités de la francophonie.

CBC et Radio-Canada appartiennent à la même institution, mais elles ne répondent pas exactement aux mêmes réalités linguistiques. Le réseau francophone ne peut donc se contenter de reproduire les priorités géopolitiques et éditoriales du service anglophone. Il doit également regarder le monde à partir des intérêts, des fragilités et des perspectives propres aux communautés francophones du Canada.

Or, dans cette perspective, l’Afrique francophone n’est ni une région périphérique ni un sujet parmi d’autres. Elle constitue le principal foyer de croissance démographique du français, un espace d’intérêts diplomatiques et économiques croissants pour le Canada, ainsi qu’un prolongement naturel des communautés africaines francophones établies au Québec et ailleurs au pays.

Il ne s’agit pas de contester la pertinence des cinq bureaux annoncés. Chacun répond à de véritables besoins journalistiques. Il s’agit plutôt de regarder lucidement ce que révèle leur ordre de priorité.

Lorsqu’il faut décider où investir en premier, l’Afrique est encore reléguée derrière la Chine, le Moyen-Orient, les États-Unis, le Mexique et l’Europe. Elle demeure enfermée dans un « bientôt » sans ville annoncée, sans échéancier précis et sans engagement budgétaire clairement établi.

Ce choix envoie un message difficile à ignorer : l’Afrique reste considérée comme périphérique, y compris par un diffuseur dont l’identité et la mission sont intimement liées à la langue française.

Radio-Canada n’a pas seulement besoin d’un bureau « en Afrique ». Il lui faut une présence permanente au cœur de l’Afrique francophone, portée par des journalistes capables de raconter le continent depuis le terrain, dans toute sa diversité, sans le réduire aux crises, aux coups d’État, aux conflits ou aux catastrophes.

Un bureau africain n’est peut-être pas une urgence linguistique pour CBC. Pour Radio-Canada, il devrait être une évidence stratégique.

Si Radio-Canada veut réellement incarner la défense du français et rendre compte du monde tel qu’il se transforme, la question n’est plus de savoir si l’ouverture d’un bureau permanent en Afrique francophone est justifiée.

La véritable question est désormais celle-ci : pourquoi ce bureau n’est-il pas déjà ouvert ?

(c) Cyrille Ekwalla (juillet 2026)

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