Rachelle Jeanty n’a jamais été une simple voix d’accompagnement. Même lorsqu’elle évoluait à l’arrière-scène, dans l’ombre des plus grandes vedettes, quelque chose chez elle annonçait déjà une trajectoire singulière : une présence, une intensité, une manière d’habiter le chant qui dépassait la seule performance. Aujourd’hui, le parcours de cette artiste haïtiano-québécoise prend une dimension nouvelle avec un moment exceptionnel : sa participation, le 8 mars 2026, à RISE ! Women’s Voices for Change, à l’Opéra de Vienne, devant 1 000 femmes, dans un événement diffusé en direct par l’ORF, la société autrichienne de radiotélédiffusion.

Cette consécration s’inscrit dans un itinéraire atypique, fait de grandes scènes, d’exils, de relances et, surtout, d’une fidélité profonde à une vision : faire de la musique un espace de force, de guérison et de rassemblement.

Des coulisses des tournées mondiales à la quête d’une voix propre

Ancienne choriste de Céline Dion au milieu des années 1990, Rachelle Jeanty a accompagné la star québécoise pendant deux ans lors des tournées D’eux et Falling Into You. Cette expérience l’a menée dans quelques-unes des salles les plus célèbres du monde, dont le Madison Square Garden, le Budokan à Tokyo et le Accor Arena à  Paris (anciennement connu sous le nom Paris Bercy). Elle a aussi participé à plusieurs apparitions télévisées marquantes, notamment chez David Letterman, Jay Leno et Rosie O’Donnell, ainsi qu’à un concert privé donné par Céline Dion au chalet de l’ex-président américain Bill Clinton, en 1996.

Pour beaucoup, une telle position aurait représenté un sommet. Pour Rachelle Jeanty, ce n’était qu’une étape. Derrière la choriste évoluait déjà une artiste désireuse d’écrire, de composer et d’incarner pleinement sa propre parole. Elle le dira elle-même : rester aurait signifié la sécurité, mais pas l’accomplissement artistique.

Née à New York, d’origine haïtienne, mais ayant grandi au Québec, Rachelle Jeanty porte une identité multiple, à l’image de son parcours. Après l’aventure « Céline », elle passe plusieurs années à Paris, où elle chante notamment avec Johnny Hallyday ou encore Véronique Sanson, tout en traversant plusieurs désillusions professionnelles. Revenue au Québec en 2004, elle tente de relancer sa trajectoire avec la sortie de son premier album solo, D’âme soul. Mais les obstacles s’accumulent. Désabusée par le peu d’élan que prend alors sa carrière dans la province, elle finit par s’installer à Berlin en 2010.

Cet exil allemand devient une nouvelle phase de reconstruction. C’est là qu’elle redonne souffle à sa carrière européenne, jusqu’à bénéficier d’une visibilité importante grâce à sa participation à The Voice of Germany. En revisitant Stevie Wonder lors des auditions à l’aveugle, elle séduit les coachs et attire l’attention de la presse berlinoise comme celle des millions de téléspectateurs fidèles à l’émission. Son parcours s’arrête à l’étape des battles, mais son passage marque les esprits. À ce moment, Rachelle Jeanty y voit moins une fin qu’un point de bascule : une occasion de transformer l’attention médiatique en nouvel élan professionnel.

Le Cercle de la joie : une œuvre artistique devenue mouvement transnational

Mais c’est sans doute ailleurs que se déploie aujourd’hui le plus clairement la singularité de son œuvre. Au fil des dernières années, Rachelle Jeanty a construit une proposition artistique qui ne se réduit ni à la soul, ni à la scène, ni même à la carrière individuelle. Son travail se situe à la rencontre de la musique, de la spiritualité, de la sororité et du chant comme expérience collective.

Cette vision a pris forme dans un projet qu’elle a cofondé : le Circle of Joy  – sisters to sisters (Cercle de la joie – sœur à sœurs, cœur à cœurs), un concept artistique et spirituel exclusivement destiné aux femmes. Développé en collaboration avec l’association Madita, dont elle fait partie, ce rassemblement a connu une croissance remarquable en Autriche. La première édition, en mars 2023, réunissait 70 participantes. Puis le mouvement a rapidement pris de l’ampleur : 130 femmes en octobre 2023, 260 en 2024, 730 en 2025. En quelques années, ce qui avait commencé comme un cercle intime est devenu un puissant rendez-vous de solidarité féminine, fondé sur le chant, la présence et l’élévation mutuelle.

Cette ascension connaît un nouveau sommet le 8 mars 2026, à l’occasion de la Journée internationale des droits des femmes. Ce jour-là, Rachelle Jeanty présente à Vienne le cinquième Circle of Joy , dans un lieu emblématique : l’Opéra de Vienne. L’événement se tient en présence de la première dame d’Autriche et devant un public de 1000 femmes. Il est porté par une idée simple et forte : faire entendre des voix de femmes pour toutes celles qui, ailleurs, ne peuvent pas parler, chanter ou être entendues.

Selon Rachelle Jeanty, cette collaboration avec l’Opéra de Vienne est née presque naturellement. En 2025, des dignitaires de l’institution avaient assisté à l’une des éditions du Circle of Joy. Séduites par la puissance du concept, elles auraient rapidement compris qu’il s’agissait là de la forme idéale pour donner naissance à un grand événement féminin dans cette institution prestigieuse. C’est ainsi qu’est né RISE ! Women’s Voices for Change, fruit d’une rencontre entre une artiste, un mouvement et un lieu chargé d’histoire.(*)

Lors de cette soirée, Rachelle Jeanty mène l’avant-scène et invite les 1000 femmes présentes à chanter avec elle. Plusieurs de ses compositions originales font partie du répertoire : Strong woman, Myself, Deep in me, Power sisters ou encore Thank you ancestors. Le concert prend ainsi la forme d’une expérience participative, bien au-delà du récital traditionnel. Chez elle, la scène devient cercle, le spectacle devient communauté, et la voix individuelle se transforme en puissance collective.

L’événement réunit également plusieurs artistes autrichiennes de renom, parmi lesquelles Ilia Staple, chanteuse étoile de l’Opéra de Vienne, et Christina Stürmer, figure majeure de la scène pop autrichienne. Cette distribution témoigne de l’ampleur prise par le projet, mais aussi de la reconnaissance dont jouit désormais Rachelle Jeanty dans l’espace culturel autrichien.

Et pourtant, l’histoire récente de l’artiste ne se joue pas qu’en Europe. Le 21 février dernier, elle présentait au Québec, à la Maison internationale de la Rive-Sud, le premier Cercle de la joie – sœur à sœurs, cœur à cœurs en sol québécois. Le succès de cette édition a confirmé que cette démarche résonne aussi ici, auprès d’un public sensible à cette proposition où se rencontrent musique, intériorité, solidarité et affirmation féminine.

Installée de nouveau au Québec depuis quelques années, Rachelle Jeanty semble désormais relier plusieurs mondes : celui du Québec, celui de l’Europe, celui de la grande industrie musicale qu’elle a connue jadis, et celui, plus intime mais non moins puissant, d’une pratique artistique tournée vers la guérison et la communauté. Son EP Sisters for Sisters, paru le 21 février 2025, prolonge d’ailleurs cette orientation. On y retrouve des chansons pensées comme des hymnes à reprendre ensemble, nourries par la sororité, l’amour de soi et la solidarité.

Ce qui frappe, au fond, dans le parcours de Rachelle Jeanty, c’est sa capacité à transformer chaque étape de sa vie en matière de recommencement. Choriste auprès d’une icône mondiale, artiste solo en quête de reconnaissance, exilée en Europe, candidate remarquée à un télécrochet de grande écoute, puis initiatrice d’un mouvement féminin d’envergure internationale : rien, chez elle, ne relève de la ligne droite. Son parcours ressemble davantage à une série de métamorphoses successives.

Aujourd’hui, en chantant à l’Opéra de Vienne devant 1000 femmes, cette voix haïtiano-québécoise ne réalise pas seulement une performance exceptionnelle. Elle incarne une autre manière d’habiter la musique : non pas comme seule vitrine de talent, mais comme espace de transformation, de communion. C’est peut-être là que réside la vraie singularité de Rachelle Jeanty : dans cette capacité rare à faire de la scène un lieu où l’art rencontre le sens.

(c) Neoquébec (mars 2026)

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée.