Après des années de combat, l’avocate émérite obtient gain de cause – mais à quel prix ?
Le 29 avril 2026, la Cour supérieure du Québec a rendu un jugement historique : saisie d’un pourvoi en contrôle judiciaire, elle a déclaré nul le rapport final du Protecteur du citoyen sur Me Tamara Thermitus, concluant que l’enquête était entachée de manquements irréparables à l’équité procédurale et que ses conclusions étaient déraisonnables.
Une victoire longtemps attendue. Mais une victoire amère, qui soulève des questions fondamentales sur le traitement réservé à cette femme exceptionnelle depuis 2017.
Qui est Tamara Thermitus ?
Membre du Barreau du Québec depuis 1988, Me Thermitus a pratiqué principalement en litige civil et a multiplié les engagements pour contrer la discrimination et le racisme ainsi que pour promouvoir la diversité. Elle est la première avocate noire à avoir reçu le titre d’avocate émérite, et la première à obtenir le Mérite du Barreau du Québec. Une femme de terrain, peu portée sur la notoriété – elle accorde rarement des entrevues, même si ses contributions au droit sont immenses. Ce n’est pas une femme qui cherche les projecteurs. Et pourtant, les projecteurs – les mauvais – ont été braqués sur elle pendant des années.
En février 2017, elle est devenue la première personne racisée – et la deuxième femme – à être nommée à la présidence de la Commission des droits de la personne et des droits de la jeunesse (CDPDJ), à l’unanimité de l’Assemblée nationale
Une vie forgée par les injustices qu’elle allait combattre
Pour comprendre ce que représente cette nomination, il faut comprendre qui elle est vraiment. Fille d’immigrants haïtiens, elle grandit à Sept-Îles dans les années 70, où elle côtoie des enfants autochtones dans des classes dites « ouvertes ». Elle les voit, peu à peu, disparaître du système scolaire – écartés parce qu’ils « dérangeaient ». À l’époque, elle n’avait pas les mots pour nommer ce qu’elle voyait. « La vie m’a amenée à avoir les mots », dira-t-elle des années plus tard. Ces mots, ce sont ceux du racisme systémique, de la discrimination institutionnelle – exactement ce qu’elle allait tenter de combattre à la tête de la CDPDJ.
Elle porte aussi en elle une philosophie rare : ses propres blessures, elle les a transformées en outils de compréhension. C’est cette femme-là – construite par l’histoire, ancrée dans la justice, discrète dans les médias – que le système a tenté d’écraser.
Un mandat transformateur, une résistance institutionnelle immédiate
Dès son entrée en poste, Me Thermitus tente de réformer une institution qu’elle juge dysfonctionnelle. Elle constate rapidement des irrégularités majeures : lenteur excessive dans le traitement des plaintes, postes injustifiés, et un climat de travail qu’elle juge toxique.
La réaction interne est immédiate et brutale. Moins de six mois après le début de son mandat, trois membres du personnel prennent des congés et deux déposent une plainte auprès du Protecteur du citoyen, alléguant que son style de gestion est « irrespectueux » et favorise un environnement « hostile ».
Ce qui suit tient davantage d’un acharnement que d’une procédure équitable.
Une enquête menée à charge – avant même de l’entendre

En novembre 2017, la Protectrice du citoyen Me Marie Rinfret refuse de recevoir le témoignage ou les déclarations de Me Thermitus lors de son enquête, puis envoie un rapport préliminaire contenant des conclusions à la ministre de la Justice, Stephanie Vallée, sans donner à Me Thermitus l’occasion de le réviser ou de le commenter.

Ce geste, qui aurait dû choquer toute personne attachée à l’État de droit, passera largement inaperçu à l’époque. La Cour supérieure, elle, ne l’a pas oublié. Le juge Lukasz Granosik conclut que transmettre ce rapport à la ministre en le qualifiant d’« à toute fin pratique terminée » était « inexact et trompeur », car la version de Me Thermitus n’avait pas encore été recueillie et analysée.
Pire encore : le Protecteur du citoyen a omis de se prononcer sur la crédibilité des témoins, malgré les arguments soulevés par Me Thermitus concernant leur intérêt personnel – soit le fait que plusieurs plaignants voyaient leurs postes et salaires menacés par ses réformes.
La falaise de verre et le racisme systémique
Pour de nombreux observateurs, l’affaire Thermitus illustre un phénomène bien documenté : le mandat ainsi que la démission de Me Thermitus constituent un exemple de la façon dont le préjugé racial historique, la « falaise de verre » et le mobbing s’imbriquent pour vilipender le leadership des femmes noires.
Lorsqu’elle a été nommée à la tête de la Commission, Tamara Thermitus s’attendait à lutter contre le racisme dans sa province. Au lieu de cela, elle a dû s’en occuper sur son lieu de travail. Les défis auxquels elle a fait face comprenaient non seulement des confrontations avec des préjugés et des stéréotypes raciaux, mais aussi des attitudes sexistes remettant en question son autorité et sa compétence en raison de son genre et de sa couleur de peau.
La démission forcée, la réputation détruite – puis le silence
L’agitation suscitée par son style de gestion s’est poursuivie pendant un an et demi jusqu’au 29 novembre 2018, date où Me Thermitus, face à la menace d’une destitution par l’Assemblée nationale qui avait perdu confiance en elle, remet sa démission.
Le rapport du Protecteur du citoyen n’a jamais été rendu public. Cependant, lors d’une conférence de presse, la Protectrice du citoyen a déclaré que Me Thermitus était responsable de « manquements graves aux normes d’éthique et déontologiques ».
Des accusations lourdes. Des accusations que la Cour supérieure vient de déclarer fondées sur une enquête nulle et non avenue.
La décision du 29 avril : une réhabilitation judiciaire

Le juge Granosik invalide le rapport qui avait mené à la démission de Me Thermitus pour éviter la destitution par l’Assemblée nationale. Le tribunal conclut que les manquements à l’équité procédurale sont irréparables et que les conclusions du Protecteur du citoyen sont déraisonnables.
Huit ans après les faits. Huit ans de combat judiciaire. Huit ans durant lesquels la réputation d’une avocate émérite, pionnière et réformatrice, a été laissée en lambeaux.
Et maintenant ?
Cette décision est une victoire judiciaire. Mais elle exige qu’on nomme clairement ce qui s’est passé.
Une femme – la première personne racisée à diriger la CDPDJ – a été soumise à une enquête dont le rapport préliminaire a été transmis à la ministre de la Justice avant même qu’elle n’ait été entendue. Une enquête dont les témoins principaux étaient précisément ceux dont elle remettait en question les postes et les avantages. Une enquête dont les conclusions ont été qualifiées, huit ans plus tard, de déraisonnables par la Cour supérieure. Et pourtant, ces mêmes conclusions ont suffi à forcer sa démission, à détruire sa réputation, et à faire taire ses dénonciations des dysfonctionnements internes de la Commission.
Il faut appeler les choses par leur nom : le Protecteur du citoyen – l’institution même chargée de protéger les citoyens contre les abus des organismes publics – a lui-même commis des abus. Un rapport bâclé, partial, rendu public dans ses grandes lignes avant que la principale concernée ne puisse se défendre. Une procédure que le juge Granosik a qualifiée d’« inexacte et trompeuse ». Et une institution, la CDPDJ, qui aurait dû être réformée mais dont les résistances internes ont eu raison de celle qui osait les nommer.
Pendant ce temps, des élus menaçaient publiquement de destitution depuis les travées de l’Assemblée nationale. Les médias relayaient des sources anonymes sans chercher à entendre Me Thermitus. Et la classe politique, unanime lors de sa nomination, se retournait contre elle sans lui offrir la moindre tribune.
On ne peut pas ne pas se poser la question : si Tamara Thermitus n’avait pas été une femme noire, pionnière dans une institution historiquement blanche, aurait-on traité ses tentatives de réforme comme une crise à étouffer plutôt que comme un mandat à soutenir ? La réponse appartient à l’histoire. Mais les faits, eux, sont accablants.
Cette décision est une réhabilitation judiciaire. Elle ne rend pas les années volées, ni la santé ébranlée, ni les dommages causés à une femme qui consacrait sa vie à défendre les droits des autres. Elle ne répare pas le silence de ceux qui auraient pu parler et qui ont choisi de se taire. Et elle ne dispense pas les institutions — le Protecteur du citoyen, la CDPDJ, l’Assemblée nationale — de rendre des comptes sur ce qui s’est passé entre 2017 et 2018. L’histoire de Tamara Thermitus n’est pas terminée. Elle vient, enfin, d’être reconnue.
(c) Cyrille Ekwalla – Institut Neoquébec (Mai 2026)
Sources :
https://www.cdpdjqcc.mywhc.ca/fr/actualites/tamara-thermitus-entre-en-fonc-


