L’administration de la mairesse Soraya Martinez Ferrada annonce trois nouvelles mesures pour renforcer le sentiment de sécurité à Montréal : le lancement du processus d’implantation de caméras portatives au SPVM et la création d’un registre volontaire de caméras privées; un règlement destiné à mieux protéger les employés municipaux contre les insultes, les menaces et l’intimidation; et un mandat confié à la Commission de la sécurité publique pour évaluer les critères encadrant les interpellations policières.
« Une caméra enregistre une intervention : elle n’empêche pas nécessairement qu’une personne soit ciblée ou interpellée en raison de biais conscients ou inconscients. »
La mesure la plus spectaculaire est sans conteste celle des caméras. La Ville prévoit d’équiper 3 500 policières et policiers, ainsi qu’environ 600 véhicules de patrouille, de caméras et de lecteurs automatisés de plaques. Un investissement de 40 millions de dollars est déjà prévu. Selon l’administration, ces outils doivent notamment améliorer la sécurité des interventions, la qualité de la preuve numérique et l’efficacité des enquêtes.
Les caméras comme solution directe au profilage ?
Le port des caméras ne fait toutefois pas l’unanimité. Pour ses défenseurs, il peut contribuer à documenter objectivement certaines interventions et accroître la transparence. Mais ses détracteurs rappellent qu’une caméra enregistre une intervention : elle n’empêche pas nécessairement qu’une personne soit ciblée ou interpellée en raison de biais conscients ou inconscients.
Les recherches invitent d’ailleurs à la prudence. Une revue systématique de 30 études sur les caméras corporelles conclut que leurs effets sur le comportement policier et citoyen ne sont ni clairs ni constants. Les données disponibles ne permettent notamment pas de conclure qu’elles réduisent systématiquement le recours à la force.
Autrement dit, la technologie peut être un outil de reddition de comptes, mais elle ne saurait être présentée comme une solution au profilage racial.
À cela s’ajoute un enjeu tout aussi important : le stockage et la gouvernance des données. Des milliers de caméras produiront potentiellement des centaines de milliers d’heures d’images montrant non seulement des policiers et des suspects, mais également des victimes, des témoins, des personnes vulnérables et de simples passants.
Qui aura accès à ces images ? Combien de temps seront-elles conservées ? Où seront-elles stockées ? Dans quelles circonstances pourront-elles être consultées, transmises ou utilisées à d’autres fins ? Comment protéger les personnes filmées qui ne sont soupçonnées d’aucune infraction ?
Le Commissariat à la protection de la vie privée du Canada considère les caméras corporelles comme des outils intrinsèquement sensibles en matière de vie privée et insiste sur la nécessité d’encadrer leur activation, leur stockage, leur utilisation et la protection des personnes filmées.
Ces questions devront donc faire partie intégrante des consultations promises par la Ville.
Les interpellations et la question du moratoire
Mais c’est peut-être la troisième mesure annoncée qui soulève le questionnement politique le plus important.
La Commission de la sécurité publique sera mandatée, avec l’appui d’experts indépendants, pour analyser la première année d’application des cinq critères encadrant les interpellations policières et les données du SPVM. Mais encore faut-il étudier ce que plusieurs chercheurs, organismes et citoyens demandent déjà de suspendre ?
La question prend une dimension particulière après la discussion publique tenue le 11 août dernier à l’hôtel de ville, devant cette même Commission de la sécurité publique. La salle était bondée et les interventions citoyennes ont largement ramené le débat vers le profilage racial, la confiance envers le SPVM et la nécessité de changements concrets. Durant près de trois heures, plusieurs personnes ont notamment demandé la fin des interpellations aléatoires. Lynda Khelil, de la Ligue des droits et libertés, comme beaucoup d’autres, a explicitement réclamé un moratoire.
Ce n’était donc pas une question périphérique de la consultation. Les interpellations ont constitué l’un des fils conducteurs majeurs des préoccupations exprimées par le public, parallèlement à la dénonciation du profilage et du racisme systémiques. Plus largement, plus d’une centaine de citoyens avaient participé à cette discussion, une mobilisation qualifiée d’exceptionnelle.
Surtout, la demande de moratoire ne vient pas de surgir. Des chercheurs indépendants documentent depuis plusieurs années les importantes disparités raciales associées aux interpellations. Encore en juin dernier, Victor Armony, Alicia Boatswain-Kyte, Mariam Hassaoui et Massimiliano Mulone soulignaient la persistance de ces disparités, ainsi que les limites des mécanismes actuels pour répondre au profilage racial.
Plus significatif encore : la mairesse Soraya Martinez Ferrada s’est elle-même prononcée, le 19 juin dernier, en faveur d’un moratoire sur les interpellations aléatoires, estimant qu’il fallait rétablir la confiance de la population.
Deux mois plus tard, son administration ne décrète pourtant pas ce moratoire. Elle mandate plutôt la Commission pour évaluer l’application des critères actuels.
« Après avoir documenté, consulté, analysé et encadré, le véritable test pour l’administration Martinez Ferrada est désormais de passer de l’évaluation à la décision. »
D’où une question incontournable : s’agit-il d’une étape nécessaire avant de décider ou d’une nouvelle mécanique administrative qui repousse encore une décision déjà demandée par des chercheurs, des organismes et une partie importante de la population ?
Car au-delà des caméras, des consultations, des rapports et des mécanismes de suivi, le véritable débat reste entier : que fait Montréal des interpellations sans fondement légal précis, identifiées depuis des années comme un important vecteur potentiel de profilage racial ?
Après avoir documenté, consulté, analysé et encadré, le véritable test pour l’administration Martinez Ferrada pourrait désormais être beaucoup plus simple à formuler : est-elle prête à passer de l’évaluation à la décision ?
(c) CYEK – Institut Neoquebec (août 2026)


