Mondial 2026 : l’Afrique a triomphé sans demander la permission

Il y a des matins où l’on se réveille avec le sentiment qu’une page se tourne pour de bon. Ce matin en est un. Neuf des dix nations africaines présentes à la Coupe du monde 2026 ont franchi le premier tour. Neuf sur dix. Jamais, dans l’histoire de cette compétition, le continent n’avait envoyé autant des siens au second tour. Ce n’est plus une éclaircie, ni une bonne surprise dont on parlera poliment avant de passer à autre chose. C’est un basculement.

Souvenons-nous des images. Le Cap-Vert, qui disputait le tout premier Mondial de son histoire, tenant l’Espagne en échec sans trembler. La République démocratique du Congo, absente depuis 1974 et l’époque du Zaïre, résistant au Portugal. Le Ghana muselant l’Angleterre. Le Maroc, meilleure équipe africaine de ce premier tour, regardant le Brésil dans les yeux et repartant avec un nul qu’il aurait presque pu transformer en victoire. La Côte d’Ivoire dominant l’Équateur. L’Afrique du Sud, après un début chaotique, se redressant pour finir deuxième de son groupe. Chacune de ces histoires ferait un beau récit. Ensemble, elles dessinent une affirmation collective.

Mais il faut dire la vérité tout entière, car ce triomphe a un goût de revanche. Tout, en coulisses, semblait avoir été réuni pour gâcher la fête.

Il y a d’abord eu le cas d’Omar Abdulkadir Artan. Cet arbitre somalien, désigné meilleur arbitre africain de l’année 2025, devait être le premier de son pays à officier lors d’une phase finale de Coupe du monde. Refoulé dès son arrivée à Miami, interrogé onze heures durant, retenu, puis renvoyé sur un vol pour Istanbul. Son visa était pourtant en règle. La FIFA, gardienne autoproclamée du fair-play, n’a pas levé le petit doigt pour le défendre, se réfugiant derrière la souveraineté du pays hôte. Un homme de mérite, recalé à la porte. Le symbole est cruel.

Il y a eu ensuite ces nombreux supporters venus du continent, à qui l’on a refusé les visas, condamnés à suivre les exploits des leurs sur un écran, loin de tribunes qu’ils auraient dû faire vibrer de leurs couleurs. Il y a eu ces images, vues partout, des joueurs sénégalais contrôlés un à un sur le tarmac, passés au détecteur de métaux comme des suspects. On a beau chercher : les sélections européennes n’ont pas connu pareil traitement.

Et puis il y a eu les blessures venues de l’intérieur, peut-être les plus amères. Au Sénégal, les Lions de la Teranga ont disputé ce Mondial sans avoir touché leurs primes, alors même que leur fédération avait encaissé depuis des mois les dotations de la CAN 2025 et les bonus de la qualification. Un sélectionneur, Pape Thiaw, dirigeant l’équipe sans contrat, privé de salaire depuis près de cinq mois. Un cuisinier resté à quai par mesure d’économie, des joueurs réduits à commander leurs repas à l’extérieur pour s’alimenter dignement. Tout, vraiment, était là pour faire imploser la maison en plein tournoi.

Et pourtant. Malgré l’humiliation, malgré le mépris, malgré le désordre, les résultats ont suivi. C’est là que réside la vraie grandeur de cet exploit : il n’a pas été arraché dans le confort, mais dans l’adversité. On a voulu rappeler à l’Afrique sa place ; elle a répondu sur le terrain, le seul endroit où ne comptent ni les visas, ni les passe-droits, ni les comptes mal tenus.

Car ce qui se joue n’est pas un miracle. Le football africain a mûri, et la Coupe d’Afrique des Nations en est le laboratoire le plus éclatant : intensité, exigence tactique, profondeur des effectifs. Ajoutez à cela une génération de joueurs formés au pays comme de binationaux qui, après des années d’hésitation, ont choisi de porter le maillot du continent de leurs racines — et qui gagnent des titres dans les plus grands championnats du monde. Ce choix n’est jamais anodin. Il dit une fierté retrouvée, une Afrique qui n’est plus une étape vers ailleurs, mais une destination en soi.

Et maintenant ? Le second tour est un autre monde, où la moindre faute se paie cash. Mais le Maroc a déjà montré le chemin en 2022, premier pays du continent à atteindre le dernier carré. Ce souvenir n’est plus une exception : il est devenu une promesse. Quand neuf équipes avancent ensemble, après avoir encaissé tout cela, c’est tout un imaginaire qui se libère — de Dakar à Kinshasa, de Praia à Casablanca.

Restons lucides : il y aura des éliminations, des soirs de larmes, des regrets. Le sport est ainsi fait. Mais quelque chose est déjà acquis, qui ne s’effacera pas. On a tout tenté pour gâcher la fête. L’Afrique a quand même dansé.

(c) Cyrille Ekwalla – Institut Neoquebec (juin 2026)

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