Racisme dans la police – Poste de quartier 39 : l’omerta brisée, l’épreuve commence

Le démantèlement d’une équipe entière de patrouilleurs à Montréal-Nord constitue un geste exceptionnel dans l’histoire récente du SPVM. Mais au-delà du choc, une question demeure : qu’est-ce que cette rupture changera vraiment pour les communautés qui, elles, n’ont pas été surprises ?

Il était environ 21 h, vendredi 12 juin, lorsque l’équipe de nuit du poste de quartier 39 s’est présentée au 6100, boulevard Henri-Bourassa Est. Les policiers ignoraient que des enquêteurs des affaires internes et des hauts dirigeants du Service de police de la Ville de Montréal les attendaient déjà à l’intérieur.

« Nous voulions les surprendre« , a reconnu Fady Dagher, le directeur du Service de Police de la Ville de Montréal (SPVM). Le soir même, lors d’une conférence de presse extraordinaire, il utilisait un mot rarement entendu dans la bouche d’un chef de police montréalais : démantèlement.

Seize policiers ont été retirés d’un seul coup. Presque tous des hommes, à l’exception de deux femmes. Des agents relativement jeunes, pour la plupart trois ou quatre ans de métier, ainsi que deux sergents, soit le premier échelon de gestion. Tous ont été désarmés. Deux ont été suspendus, leur dossier ayant été transmis au Directeur des poursuites criminelles et pénales (DPCP). Les quatorze autres ont été réaffectés à des tâches sans contact avec le public, le temps que les vérifications se poursuivent. L’équipe a été remplacée le soir même.

Ce que l’on reproche, et ce que l’on tait encore

Les allégations rapportées sont d’une violence symbolique rare. Des gestes racistes et haineux auraient été commis de façon répétée et coordonnée contre des personnes noires et arabes lors d’interpellations, dans l’un des territoires les plus multiculturels de Montréal. Certains membres du groupe auraient même coupé et conservé des mèches de cheveux d’hommes interpellés, comme des trophées. Des  » scalps « , selon le mot qui circule désormais dans l’espace public.

Un avocat cité par les medias évoque la possibilité d’accusations de voies de fait causant des lésions, voire de voies de fait graves, ainsi que de menaces. Rien, à ce stade, n’a été prouvé devant les tribunaux. Fady Dagher insiste lui-même sur le poids du mot allégation. Cette prudence n’est pas anodine. Elle est au cœur de sa stratégie publique.

Lorsque nous lui demandons s’il a « tout dit« , le directeur répond qu’il ne veut pas compromettre un dossier désormais susceptible de se retrouver devant les tribunaux.  » Si le DPCP accepte le dossier, je ne veux pas le perdre « , explique-t-il. Les images, les photos, les propos, les éléments de preuve : tout cela sortira, dit-il, si la cour fait son travail et s’il y a condamnation. Pas avant.

Cette retenue tranche pourtant avec une réponse habituelle, bien connue. Combien de fois, lorsqu’il était question de sanctions internes, a-t-on entendu le SPVM  – et son directeur – invoquer la déontologie, la discipline, la confidentialité des dossiers d’employés ?  Alors pourquoi parler cette fois-ci ?

La réponse de Fady Dagher est claire : « …parce que l’affaire a basculé dans le pénal. » Il ne s’agit plus seulement d’un dossier administratif ou disciplinaire. Il s’agit potentiellement d’une affaire de justice criminelle. Et dans ce contexte, estime-t-il, il avait le devoir de s’adresser à la population, aux médias, y compris communautaires, pour dire ce qui pouvait être dit.

La surprise du chef, et ce qu’elle révèle

Fady Dagher a dit avoir été surpris. La formule a frappé. Elle a même fait sursauter. Comment un directeur de police qui reconnaît depuis des années l’existence du racisme systémique peut-il encore être surpris par des gestes racistes au sein de son organisation ? Interrogé à ce sujet par NeoQuébec, il a précisé sa pensée.

 » Je ne suis pas surpris qu’il y ait du racisme. Je ne suis pas surpris qu’il y ait de la discrimination », dit-il. Ce qui l’a bouleversé, affirme-t-il, c’est autre chose : « la cruauté des gestes, l’humiliation des gestes ». Et d’ajouter : « Ça, pour moi, en 2026, je ne m’y attendais pas. »

La nuance est importante. Elle dit quelque chose de la manière dont une institution regarde sa propre violence. Le racisme peut être reconnu, nommé, intégré dans des plans d’action, encadré par des formations, des politiques, des comités. Mais lorsque ce racisme prend la forme de gestes concrets, humiliants, presque ritualisés, il redevient soudainement impensable.

Pour plusieurs citoyens de Montréal-Nord, cette frontière est moins nette. Le problème, rappellent des leaders communautaires, ne date pas d’hier. Ébranlés, oui. Surpris, non.

Le poste de police 39 du SPVM, le 13 juin 2026. LA PRESSE CANADIENNE/Graham Hughes

 » L’omerta est crevée « 

L’élément que Fady Dagher martèle depuis le début est peut-être le plus important à ses yeux : l’affaire n’aurait pas été déclenchée par une vidéo devenue virale, par une pression médiatique ou par une dénonciation citoyenne. Elle est venue de l’intérieur. Ce sont des policiers du poste 39, indignés par la conduite de leurs collègues de nuit, qui auraient parlé. L’enquête interne aurait été lancée dès le mois de mars.  » L’omerta est crevée « , répète le chef de police de Montréal.

C’est cette brèche, plus encore que le démantèlement lui-même, qui semble l’encourager. Il compare le moment à une dynamique de type #MeToo : une première parole qui se libère, un exemple qui montre que les gestes auront des conséquences, puis d’autres dénonciations qui suivent. Vendredi, dit-il, c’était « un tremblement de terre » . Dans les prochains jours, il anticipe « un tsunami « .

Une ligne téléphonique a été ouverte, le 514 280-0200, pour permettre à des citoyens comme à des membres du SPVM de transmettre de l’information. Le directeur affirme aussi avoir triplé, en sept ou huit mois, le nombre d’enquêteurs affectés aux affaires internes.Les conséquences : justice, politique, confiance

La première conséquence sera judiciaire. Elle dépend désormais du DPCP. Si des accusations sont déposées, l’affaire deviendra un procès. Et avec le procès viendra la possibilité que les preuves soient rendues publiques.

Fady Dagher promet alors d’en faire un exemple : « Ce n’est pas juste un dossier, c’est une cause pour moi « », dit-il. Une cause qu’il affirme porter « depuis trente ans ».

La deuxième conséquence est politique. Au lendemain du démantèlement, la mairesse Soraya Martinez Ferrada a lancé un appel au calme depuis l’hôtel de ville, tout en reconnaissant que le lien de confiance entre la population et sa police était de nouveau fragilisé. Elle a aussi affirmé clairement que le racisme systémique existe, parlant à la fois comme élue, comme femme racisée, comme conjointe d’un homme noir et comme témoin direct de réalités de profilage.

Elle veut accélérer le déploiement des caméras corporelles, un dossier qui traîne depuis plusieurs années et pour lequel la Ville a réservé 40 millions de dollars, en attendant le feu vert de Québec. La première ministre Christine Fréchette s’est dite préoccupée. Le ministre de la Sécurité publique, Ian Lafrenière, a reconnu la nécessité d’accélérer les choses. La Fraternité des policiers et policières de Montréal, par la voix d’Yves Francœur, a qualifié les gestes allégués d’ « inacceptables et choquants », tout en rappelant la présomption d’innocence et le travail irréprochable de la quasi-totalité des 4 600 membres du corps policier.

Mais la conséquence la plus profonde sera peut-être civique. Car la confiance ne se restaure pas par communiqué. Elle ne se répare pas uniquement par des suspensions, des enquêtes ou des promesses de transparence. Elle se reconstruit dans la durée, dans les pratiques, dans les regards, dans les décisions prises au quotidien.

Et c’est là que les caméras corporelles, aussi utiles puissent-elles être, montrent leurs limites. Filmer une interpellation ne dit pas toujours pourquoi cette interpellation a eu lieu. Filmer une intervention ne répond pas à la question fondamentale : qui la police choisit-elle d’arrêter, de contrôler, de soupçonner ? Et sur quelle base ?

Cette question est d’ailleurs actuellement devant la Cour suprême du Canada, dans le dossier des interceptions routières aléatoires. Ce pouvoir d’arrêter un automobiliste sans motif a été jugé inconstitutionnel par les tribunaux québécois parce qu’il alimente le profilage racial. Québec conteste. Un jugement est attendu.

Interrogé sur l’idée que l’affaire du poste 39 puisse renforcer ceux qui réclament d’aller plus loin dans la lutte contre le profilage, Fady Dagher refuse d’y voir un recul. Il rappelle que le SPVM travaille depuis trois ans sur le rapprochement avec les communautés, notamment à travers le projet Immersion, la révision des critères de recrutement en 2024-2025 et le rattachement de l’EDI à son propre bureau.

Montréal-Nord, encore !

Tout cela se passe au poste de quartier 39. À Montréal-Nord.

Ce détail n’en est pas un. C’est sur ce même territoire qu’en 2008, Fredy Villanueva, 18 ans, a été abattu par un policier dans un parc, lors d’une intervention qui avait dégénéré. Sa mort avait embrasé l’arrondissement et laissé une trace profonde dans la mémoire collective.

À Montréal-Nord, cette mémoire n’est pas un arrière-plan. Elle est une grille de lecture. Elle accompagne chaque nouvelle affaire, chaque nouvelle bavure, chaque nouvelle promesse de réforme.

Aujourd’hui encore, dans les parcs de l’arrondissement, des adolescents racontent qu’on les dévisage. Des parents répètent à leurs enfants les mêmes consignes avant de sortir : fais attention, reste calme, n’oublie pas que tu es noir.

C’est là, précisément, que se mesurera la portée réelle du geste posé vendredi soir. Fady Dagher rapporte une phrase qu’il dit entendre depuis des années dans les communautés :  » On croit en toi, mais la machine va t’avaler« .  Pour lui, le démantèlement de l’équipe de nuit du poste 39 prouve le contraire. Il y voit le moment où l’interne s’est levé. Le moment où des policiers ont refusé de couvrir d’autres policiers.

Pour les communautés concernées, l’épreuve commence maintenant.

Il ne s’agira pas seulement de savoir si quelques agents seront accusés, sanctionnés ou congédiés. Il s’agira de savoir si une institution est capable de se regarder autrement qu’au moment où le scandale éclate. De savoir si elle peut transformer ses pratiques avant la prochaine crise. De savoir si la parole libérée à l’interne peut rejoindre, enfin, la parole longtemps ignorée à l’externe.

 » Les bottines ont suivi les babines « , dit Fady Dagher, dans une formule qui se veut directe. La suite dira si elles tiennent la distance.

Car si le démantèlement du poste 39 est un choc, il ne peut pas être une fin en soi. Il ne sera un tournant que s’il ouvre une véritable reddition de comptes, une réforme durable des pratiques policières et une reconnaissance pleine de ce que plusieurs citoyens disent depuis longtemps. Le directeur du SPVM le promet :  » C’est le début, ce n’est pas la fin. « .

Pour Montréal-Nord, et pour toutes les communautés qui n’ont pas été surprises, c’est précisément là que commence l’épreuve.

(c) Cyrille Ekwalla (Neoquébec – juin 2026)

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