Laïcité au Québec : le CNMC propose un livre blanc pour un vivre-ensemble « résolument québécois »

Le Conseil national des musulmans canadiens (CNMC) vient de publier un livre blanc dont le titre annonce d’emblée l’ambition : Pour un modèle résolument québécois du vivre ensemble. Un texte qui, loin de se limiter à la seule situation des Québécois musulmans, interroge le Québec dans son ensemble  – sa langue, sa laïcité, ses institutions et sa capacité à bâtir une société commune sans en exclure une partie.

Le constat de départ est démographique et politique à la fois. Le Québec vieillit, manque de main-d’œuvre et dépend de plus en plus de l’immigration, tout en vivant une inquiétude réelle autour de la protection du français. C’est dans ce climat polarisé que le CNMC a choisi d’intervenir, comme l’explique son président, Stephen Brown, en entrevue avec Cyrille Ekwalla à l’émission radio NeoQuébec.

Stephen Brown – président du conseil national des musulmans canadiens

Un livre blanc né d’un sentiment d’exclusion

Pour Stephen Brown, la publication du livre blanc répond à un sentiment grandissant au sein de la communauté musulmane québécoise : celui d’être constamment discuté sans jamais être véritablement consulté.  » On parlait souvent des musulmans, mais rarement avec eux « , résume-t-il, évoquant la succession des lois 21, 94 et 9. Il a fallu, dit-il, que la communauté prenne l’initiative.

 » On n’est pas tous citoyens à part entière. On n’est pas tous citoyens égaux dans les yeux du gouvernement. »

Le livre blanc appuie ce constat sur des chiffres : environ 421 710 personnes de confession musulmane vivent au Québec, soit 5,1 % de la population, et 86,6 % d’entre elles déclarent connaître le français. Une communauté jeune, largement francophone et scolarisée, mais qui demeure confrontée à un taux de chômage disproportionné, à la non-reconnaissance des compétences et à une stigmatisation persistante – en particulier chez les femmes qui portent le voile.

Une laïcité qui vise l’apparence plutôt que la neutralité

Le cœur critique de l’entrevue porte sur les lois dites de laïcité. Selon Stephen Brown, ces mesures s’éloignent du principe classique de neutralité de l’État pour cibler plutôt l’apparence des individus. « Le gouvernement s’en fout de ta religion autant qu’il s’en fout de la couleur de tes cheveux « , lance-t-il, avant de rappeler les propos tenus par François Legault après l’adoption de la loi 21, selon lesquels il faudrait parfois  » en donner un peu à la majorité «   pour éviter les extrêmes. C’est cette logique, dit-il, qui divise la population québécoise en deux catégories de citoyens :  » On vient de découper la population québécoise. On n’est pas tous citoyens à part entière. On n’est pas tous citoyens égaux dans les yeux du gouvernement. « 

Interrogé sur le modèle qu’il propose, le président du CNMC écarte autant l’assimilationnisme à la française que le multiculturalisme canadien, jugé mal adapté à une société francophone entourée d’un continent anglophone. Il évoque plutôt la Suisse ou Singapour, deux pays ayant su construire un socle commun – langue, valeurs, institutions partagées – tout en laissant de l’espace aux identités culturelles distinctes. Le livre blanc reprend cette piste en plaidant pour une laïcité pragmatique et un interculturalisme rénové.

 » Si demain, les Maghrébins décidaient de parler anglais, Montréal n’est plus une ville francophone. « 

Le poids économique et linguistique d’une communauté sous-reconnue

Stepehen Brown insiste enfin sur un aspect souvent absent des discussions : le poids réel de cette communauté dans la vitalité du français à Montréal, notamment par le biais des personnes originaires du Maghreb.  » Le fait français, à Montréal, tient en grande partie sur leurs épaules, et d’autres communautés comme la communauté haïtienne « , précise-t-il, ajoutant que la communauté musulmane représente à elle seule près de 500 000 personnes – l’équivalent de la population de Laval.

Avec l’arrivée à la retraite des baby-boomers, rappelle-t-il, le Québec ne peut plus se priver de l’apport économique de cette population :  » On ne peut pas se payer ce luxe-là, de ne pas avoir des ingénieurs, des médecins, des comptables, des personnes d’affaires. « 

Pour écouter l’entrevue avec Stephen Brown : https://audio.ausha.co/kJRxLtRJ7Yv0.mp3

Cette conversation, entamée à partir du livre blanc du CNMC, va sans aucun doute se poursuivre dans les mois qui précèdent les élections d’octobre 2026 – alors que les questions de laïcité, d’immigration et d’identité continueront, sans doute, d’occuper une place centrale dans le débat public québécois.

(c) CYEK – Institut Neoquébec (Juillet 2026)

Related Posts

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée.