Il y a des condamnations qui devraient aller de soi. La présence, à Shawinigan, d’un groupe raciste nostalgique d’un prétendu « Québec blanc » devait être dénoncée clairement, sans détour et sans nuance inutile. Sur ce point, Paul St-Pierre Plamondon, comme les autres chefs de partis au Québec, a fait ce qu’il fallait faire : condamner une idéologie d’exclusion qui n’a rien d’anodin.
Mais c’est après cette condamnation que le malaise commence. Dans la foulée, le chef du Parti québécois a appelé à condamner « les deux extrêmes », en établissant une forme de parallèle entre ce groupe raciste et une manifestation pro-palestinienne où des effigies de Benyamin Netanyahou et d’Itamar Ben-Gvir ont été présentées comme « pendues ».
Quand la formule des « deux extrêmes » brouille le débat
On peut trouver ce geste militant déplacé, violent ou contre-productif. On peut même le condamner. Mais le placer, même indirectement, sur le même plan qu’un groupe revendiquant l’imaginaire d’un Québec blanc relève d’une fausse équivalence dangereuse.
D’un côté, on parle d’une idéologie raciale, d’un projet d’exclusion, d’une vision du Québec définie par l’origine et la couleur de peau. De l’autre, on parle d’un geste symbolique visant des dirigeants politiques précis, dans un contexte de guerre et d’indignation internationale. Ces deux réalités ne sont pas de même nature.
Ce que la formule des “deux extrêmes” fait disparaître : Gaza, la CPI et les crimes allégués
Le contexte est essentiel. La Cour pénale internationale a émis, le 21 novembre 2024, des mandats d’arrêt contre Benyamin Netanyahou et Yoav Gallant pour des crimes présumés commis dans le cadre de la guerre à Gaza, notamment des crimes contre l’humanité et des crimes de guerre. (https://www.icc-cpi.int/fr/news/situation-dans-letat-de-palestine-la-chambre-preliminaire-i-de-la-cpi-rejette-les-exceptions) . L’ONU a aussi rapporté que la CPI évoquait le crime de guerre consistant à utiliser la famine comme méthode de guerre, ainsi que les crimes contre l’humanité de meurtre, persécution et autres actes inhumains.(https://news.un.org/en/story/2024/11/1157286)

Cela ne rend pas toute manifestation pro-palestinienne irréprochable. Mais cela oblige à reconnaître que la colère vise des responsables politiques accusés devant la justice internationale, et non des populations pour ce qu’elles sont.
« Les deux extrêmes » : la formule paraît équilibrée. En réalité, elle peut devenir une manièreélégante de ne pas nommer correctement ce qui se trouve devant nous.
Le précédent troublant de Charlottesville
Cette tentation de l’équivalence morale n’est pas nouvelle. Elle rappelle étrangement la rhétorique utilisée par Donald Trump après Charlottesville, en 2017, lorsqu’une manifestation de suprémacistes blancs et de néonazis avait plongé les États-Unis dans l’horreur. Trump avait alors déclaré : » J’ai condamné les néonazis. J’ai condamné plusieurs groupes différents. Mais toutes ces personnes n’étaient pas des néonazis, croyez-moi. […] Il y avait aussi de très bonnes personnes des deux côtés. » (1)
Il ne s’agit pas de dire que Paul Saint Pierre Plamondon est Donald Trump. Mais le mécanisme rhétorique mérite d’être relevé : lorsqu’un responsable politique distribue également les torts entre des réalités inégales, il brouille les repères. Et lorsque les repères se brouillent, ce sont souvent les idéologies les plus toxiques qui en profitent.
» Toutes les radicalités ne se valent pas. Toutes les colères ne procèdent pas du même imaginaire«
Condamner sans confondre
Il faut condamner les appels réels à la violence. Il faut aussi pouvoir critiquer les gestes symboliques outranciers, y compris lorsqu’ils viennent de causes légitimes. La défense des droits des Palestiniens n’exige pas d’applaudir toutes les formes de mise en scène militante. Mais condamner un geste discutable n’autorise pas à le ranger dans la même catégorie qu’un groupe raciste.
Toutes les radicalités ne se valent pas. Toutes les colères ne viennent pas du même endroit. Toutes les violences symboliques ne portent pas la même histoire. Le problème n’est donc pas que le chef du parti québécois ait condamné les effigies pendues. Il pouvait le faire. Le problème est d’avoir mobilisé la formule commode des » deux extrêmes « , comme si l’on assistait à deux menaces symétriques.
Comparer un suprémacisme blanc enraciné dans l’exclusion raciale à une colère politique visant des dirigeants accusés devant la justice internationale, ce n’est pas faire preuve de courage moral. C’est produire une fausse symétrie. Et les fausses symétries, dans les moments de tension sociale, ne pacifient pas le débat : elles l’appauvrissent. Ce que PSPP « déplore » très souvent à son encontre sur sur d’autres sujets.
Nommer clairement le racisme
Condamner le racisme exige plus qu’une phrase correcte au bon moment. Cela exige de refuser les comparaisons qui l’édulcorent. Cela exige aussi de ne pas diluer une idéologie d’exclusion dans une catégorie vague où l’on jetterait pêle-mêle les racistes, les militants pro-palestiniens, les antiracistes, les colères populaires et les gestes symboliques mal inspirés.
À force de vouloir paraître équilibré, on finit parfois par ne plus être juste.
On dira peut-être que tout cela n’est qu’une maladresse. Peut-être. Mais certaines maladresses sont révélatrices. Elles montrent à quel point une partie de la classe politique québécoise semble plus pressée de paraître » équilibrée » que de penser rigoureusement les rapports de pouvoir, les contextes historiques et les significations politiques des gestes qu’elle commente.
Condamner le racisme blanc exige plus qu’une phrase correcte au bon moment. Cela exige de refuser les comparaisons qui l’édulcorent.
(c) Cyrille Ekwalla – Neoquébec (juin 2026)


