Mondial 2026 : les portes étroites de la fête mondiale

La Coupe du monde 2026 est vendue comme un événement historique. Quarante-huit équipes, 104 matchs, trois pays hôtes – les États-Unis, le Mexique et le Canada – et une promesse de fête planétaire.

Sur le papier, jamais le football n’aura paru aussi ouvert. Plus de nations qualifiées, plus de matchs, plus de villes, plus de publics à rejoindre. La FIFA pourra dire que le Mondial s’élargit. Elle pourra vendre l’image d’un football plus inclusif, plus mondial, plus représentatif.

Mais l’ouverture numérique ne garantit pas l’ouverture réelle. Car derrière la vitrine, une question demeure : qui pourra vraiment accéder à cette fête ? Qui pourra entrer sur le territoire ? Qui pourra obtenir un visa ? Qui pourra payer sa place ? Qui pourra traverser les contrôles sans être immédiatement perçu comme un risque ?

 » Avant le stade, il y a le visa. Avant la fête, il y a le tri. « 

C’est là que se situe la contradiction centrale de ce Mondial. La Coupe du monde 2026 proclame l’universalité, mais ses conditions concrètes d’accès risquent de trier les publics avant même leur arrivée au stade.

Le visa, premier gardien du Mondial

Les supporters de plus d’un quart des pays qualifiés font face à des interdictions de voyage, à des restrictions renforcées ou à des taux élevés de refus. Autrement dit, plusieurs équipes pourront être présentes sur la pelouse sans que leurs supporters puissent réellement les accompagner dans les tribunes.

La première barrière est administrative. Elle tient en un mot : visa.

Le cas d’Abdulla Adnan, supporter irakien, illustre cette contradiction. Après la qualification de l’Irak, il a acheté des billets pour voir son équipe à Boston et à Philadelphie. Mais la suspension des services consulaires américains de routine en Irak l’a contraint à tenter une démarche en Jordanie. Là, l’ambassade lui a répondu qu’elle ne pouvait pas délivrer de visa à un non-Jordanien.

Arrivée de l’équipe iranienne, qui devra résider au Mexique et jouer aux Etats-Unis

Résultat : environ 1 800 dollars perdus en billets et en frais de voyage. Et, surtout, cette vérité brutale : acheter une place ne signifie pas pouvoir assister au match.

La même enquête rappelle que 42 pays, généralement parmi les plus riches, bénéficient du programme d’exemption de visa ESTA, pour environ 40 dollars. Aucun pays africain n’en fait partie. Pour les autres, le visa recommandé aux supporters coûte 185 dollars, impose un entretien en personne et peut parfois nécessiter un déplacement dans un autre pays.

À cela s’ajoutent les taux de refus. Selon les medias, à l’instar de la BBC, ils dépassaient 40 % pour les ressortissants de 11 pays qualifiés. Le Sénégal se situait au-dessus de 70 %, suivi notamment du Ghana, de la RDC, de l’Iran, de la Jordanie, du Cap-Vert, de l’Algérie, d’Haïti, de l’Égypte et de l’Équateur.

Ces chiffres disent une chose simple : tous les supporters ne vivent pas le même Mondial. Pour certains, le voyage commence par une réservation d’hôtel. Pour d’autres, il commence par la peur d’un refus.

La formule de la célèbre avocate libano-américaine Celine Atallah, spécialisée dans les dossiers d’immigration aux Etats-Unis, résume la mécanique :  » Le système de visa est le gardien invisible de la Coupe du monde. La FIFA peut vendre un billet, mais le gouvernement américain décide qui obtient un visa, et la police aux frontières décide qui entre réellement. »

C’est exactement le problème. La FIFA vend l’universalité. Les États contrôlent l’accès. Et entre les deux, des milliers de supporters découvrent que le rêve mondial n’a pas le même prix, ni les mêmes portes, selon le passeport que l’on porte.

Le cas de l’arbitre somalien Omar Artan, déclaré inadmissible à Miami malgré sa sélection officielle par la FIFA, en a donné une illustration brutale. Mais son histoire n’est pas une exception isolée. Elle révèle une logique plus vaste : le Mondial peut vous reconnaître comme acteur du football, tout en vous refusant l’accès au territoire où ce football se joue.

Une fête devenue marché

La FIFA a introduit la tarification dynamique pour cette Coupe du monde, et certains billets officiels ont atteint des montants considérables. Des billets pour la finale sont montés jusqu’à 10 990 dollars, tandis que des sièges de première rangée dépassaient 30 000 dollars. Même certains billets d’entrée pour des matchs de groupes se sont retrouvés à plusieurs centaines de dollars. La deuxième barrière est donc économique

Dans ces conditions, le peuple du football devient décoratif.Il chante dans les publicités. Il colore les clips promotionnels. Il donne au tournoi son imaginaire populaire. Mais dans les tribunes, il risque d’être progressivement remplacé par ceux qui peuvent payer.

Ce n’est pas un détail. Une Coupe du monde n’est pas seulement un événement sportif. C’est aussi une mémoire collective, une émotion populaire, un rendez-vous familial, communautaire, diasporique. Elle appartient à celles et ceux qui vivent le football dans les quartiers, les cafés, les terrains vagues, les clubs amateurs, les foyers d’immigration et les rassemblements de supporters.

Lorsque les billets deviennent inaccessibles, le Mondial cesse d’être une fête populaire. Il devient une vitrine mondiale réservée à une clientèle solvable.

Des publics invités, puis tenus à distance

Amnesty International et la Sport & Rights Alliance ont alerté sur les politiques migratoires américaines, les restrictions de visa, les risques de détention, la répression de la liberté d’expression et les attaques contre les droits LGBTI. Elles rappellent aussi que les exemptions prévues pour les équipes qualifiées ne protègent pas nécessairement les supporters, ni les familles élargies de joueurs issus de pays visés.

Autrement dit, les joueurs peuvent être admis parce qu’ils servent le spectacle. Leurs proches, leurs peuples, leurs communautés et leurs supporters peuvent, eux, rester dehors.

Cette contradiction est lourde. Certaines nations sont bienvenues comme équipes, comme hymnes, comme drapeaux, comme audiences télévisées. Mais les personnes qui donnent chair à ces symboles peuvent se heurter à une succession d’obstacles : passeport, visa, coût du voyage, soupçon migratoire, identité de genre, orientation sexuelle, opinion politique ou couleur de peau réelle ou supposée. 

« La troisième barrière est politique et identitaire »

Comparée aux éditions précédentes, celle de 2026 n’est pas nécessairement la pire sur chaque indicateur pris isolément. Le Qatar 2022 restera associé aux abus massifs contre les travailleurs migrants. La Russie 2018, à l’autoritarisme et aux risques pour les personnes LGBTQ+. Le Brésil 2014, aux expulsions et à la répression sociale.

Mais le Mondial 2026 possède une singularité inquiétante : il additionne les filtres. Ce n’est pas une seule porte qui se ferme. C’est tout un couloir d’accès qui devient plus étroit pour certains publics que pour d’autres.

« Le football promet un monde commun, mais ses portes ne s’ouvrent pas à tous de la même manière. »

C’est pourquoi la thèse est défendable : la Coupe du monde 2026 pourrait être l’une des plus discriminatoires des temps modernes par son architecture même d’accès.

L’exclusion ne se joue pas seulement dans les discours. Elle se loge dans les procédures. Dans les formulaires de visa. Dans les files d’attente consulaires. Dans les tarifs des billets. Dans les contrôles frontaliers. Dans la manière dont certains corps sont accueillis comme des visiteurs légitimes, tandis que d’autres sont immédiatement perçus comme des risques.

La FIFA promet une fête mondiale. Les États hôtes promettent l’accueil. Les sponsors promettent l’émotion planétaire. Mais derrière cette vitrine, une question demeure : qui pourra réellement participer à ce monde commun ? Jusqu’à l’attribution de la Coupe du Monde aux Etats-unis sous Donald Trump, le football et notamment la Coupe du monde, était sans contredit une fête mondiale. Il est difficile d’imaginer que celle qui s’ouvre dans 24h, soit du même acabit.

(c) Jinadu Shiro (collaboration spéciale) – Neoquébec & Neoquébec Sport (juin 2026)

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