Elections provinciales québécoises : La bataille des Plaines

Le 5 octobre 2026, les Québécoises et les Québécois seront appelés aux urnes pour élire les 127 députés de la prochaine Assemblée nationale. Cette élection générale se déroule sur une nouvelle carte électorale et fait apparaître une circonscription au nom évocateur : Les Plaines. Située au nord de Montréal, à cheval sur les régions de Lanaudière et des Laurentides, elle regroupe la ville de Sainte-Anne-des-Plaines, le secteur de La Plaine à Terrebonne ainsi qu’une partie de Mirabel située au nord-est de l’autoroute 15.

Son nom évoque presque inévitablement les Plaines d’Abraham. Pourtant, la « bataille » qui s’y joue cet automne n’oppose ni deux armées ni deux empires. Elle met notamment en présence trois candidatures néoquébécoises originaires d’Afrique subsaharienne, portées par trois formations politiques différentes : Dieudonné Ella Oyono, pour le Parti québécois, Fatou Diop, pour la Coalition avenir Québec, et Agathe Owona, pour le Parti libéral du Québec. À leurs côtés figurent aussi Habib Diarra, candidat du Parti conservateur du Québec, ainsi que d’autres candidatures officiellement enregistrées dans la circonscription.

À travers leurs entrevues accordées à Destination Québec 2026 ( https://smartlink.ausha.co/destination-quebec-2026 ), Dieudonné Ella Oyono, Fatou Diop et Agathe Owona donnent surtout à voir trois parcours, trois sensibilités politiques et trois manières différentes d’envisager le rôle d’une députée ou d’un député.

Fatou Diop : l’engagement par le terrain

Originaire du Sénégal, passée par la France pour ses études avant de s’établir au Québec, elle est installée depuis plusieurs années dans le secteur de La Plaine.

Son engagement s’est d’abord construit dans l’entrepreneuriat et dans le milieu communautaire. Fondatrice du Business Club des entrepreneurs de la diversité et de la Fondation Cheta, cofondatrice de Communauté noire en région et engagée auprès de plusieurs organismes, elle présente son entrée en politique comme la continuité d’un travail déjà effectué sur le terrain.

Fatou Diop – candidate coalition avenir québec / Eq Fréchette – Les Plaines

Dans son entrevue à Destination Québec, elle revient beaucoup sur les préoccupations concrètes des ménages et des entrepreneurs : coût de la vie, logement, accès au financement, soutien aux petites entreprises et intégration économique des personnes immigrantes. Et insiste également sur la proximité que doit, selon elle, entretenir une élue avec sa circonscription : être disponible, accessible et capable d’assurer le suivi des dossiers.

Sa candidature caquiste repose ainsi sur une conception très territoriale de la politique. L’expérience entrepreneuriale et communautaire devient ici une manière d’aborder la fonction de députée : connaître les réseaux locaux, identifier les besoins et faciliter les liens entre citoyens, organismes et institutions.

Dieudonné Ella Oyono : l’économie et le projet national

Dieudonné Ella Oyono, c’est un parcours différent. Il entre dans cette campagne avec un parcours politique et économique déjà bien établi. Économiste de formation et ancien président du conseil exécutif national du Parti québécois, jusqu’au début de la campagne électorale, il occupait la fonction de Directeur du Service du développement économique de la Ville de Montréal. Le chef du PQ l’a présenté et intégré à son équipe économique pour la campagne de 2026.

Cette désignation situe clairement la place que son parti entend lui donner. Sa candidature ne repose pas uniquement sur l’enjeu de la représentation locale : elle s’inscrit également dans le discours économique que le Parti québécois veut porter à l’échelle nationale.

Dieudonné Ella Oyono – parti québécois – Les Plaines

 

 

Dans son entrevue, le neoquébécois originaire du Gabon, insiste sur l’accompagnement des PME, l’innovation, la création d’emplois et la réduction des contraintes fiscales et administratives pesant sur les entreprises. Ce sont des enjeux qu’il connaît professionnellement pour avoir travaillé au gouvernement du Québec puis dans le développement économique municipal.

À cette dimension économique s’ajoute chez lui une conviction souverainiste pleinement assumée. Son approche consiste notamment à défendre l’idée que les Québécois issus de l’immigration peuvent participer directement à la définition du projet national québécois plutôt que de l’observer de l’extérieur.

Sa candidature articule ainsi plusieurs dimensions : développement économique, soutien à l’entrepreneuriat, présence locale et indépendance du Québec.

Agathe Owona : passer de l’intervention individuelle à l’action publique

Agathe Owona emprunte encore une autre voie. Originaire du Cameroun et installée au Québec depuis 2008, elle possède une formation universitaire touchant notamment les sciences humaines, les droits de la personne et le travail social. Travailleuse sociale spécialisée en santé mentale, elle a également acquis une expérience professionnelle liée aux réalités sociales et humaines. Le Parti libéral du Québec a officialisé sa candidature dans Les Plaines en juin 2026.

Agathe Owona – parti libéral du Québec – Les Plaines

Elle résume elle-même son passage vers la politique comme le désir de passer du « micro » au « macro » : quitter l’intervention concentrée sur une personne ou une famille pour tenter d’agir sur les politiques qui déterminent leurs conditions de vie.

Le logement, les places en garderie, la santé mentale, la francisation ou encore la précarité migratoire apparaissent ainsi dans son discours non seulement comme des enjeux administratifs, mais comme des réalités humaines. Et sa candidature libérale s’inscrit par ailleurs dans des valeurs de justice sociale, de protection des libertés individuelles, de fédéralisme et de gouvernance publique.

Trois candidatures, trois trajectoires, trois conceptions de l’engagement

On le voit d’emblée : ces trois candidatures ne sont donc pas interchangeables. Dieudonné Ella Oyono aborde principalement la politique par l’économie et la question nationale, quand Fatou Diop met de l’avant l’entrepreneuriat, l’action communautaire et l’enracinement local. Du côté d’Agathe Owona, on privilégie une approche centrée sur les politiques sociales et l’expérience humaine des services publics.

Les trois candidats se rejoignent néanmoins sur une idée : la volonté de rapprocher les décisions publiques des réalités vécues par les citoyens. Et c’est aussi ce qui rend la campagne des Plaines intéressante à observer.

Au-delà des personnes, elle illustre la diversification progressive de la représentation politique québécoise. Si l’une de ces trois candidatures est élue le 5 octobre, la nouvelle circonscription des Plaines enverra notamment à l’Assemblée nationale une personne née en Afrique subsaharienne.

Dans l’histoire politique québécoise récente, l’un des précédents les plus connus demeure Maka Kotto, originaire du Cameroun, élu député du Parti québécois dans Bourget en 2008, puis ministre de la Culture et des Communications de 2012 à 2014. Il a siégé à l’Assemblée nationale jusqu’aux élections de 2018.

Maka Kotto – premier député et ministre d’origine subsaharienne au Québec

La diversité politique plutôt que le « vote ethnique »

Mais il y a peut-être quelque chose d’encore plus révélateur dans cette campagne : ces candidatures issues de l’immigration africaine ne se retrouvent précisément pas dans le même camp politique.

Pendant longtemps, le débat public a parfois parlé des communautés immigrantes comme s’il s’agissait de blocs électoraux relativement homogènes, associés presque mécaniquement à certaines formations politiques. La circonscription des Plaines raconte une réalité beaucoup plus complexe.

Dieudonné Ella Oyono défend le Parti québécois et la souveraineté, Fatou Diop porte les couleurs de la Coalition avenir Québec, Agathe Owona représente un Parti libéral fédéraliste et Habib Diarra est candidat du Parti conservateur du Québec, élargit encore davantage cet éventail.

La même origine continentale ne signifie donc ni même parti, ni même conception de l’État, ni mêmes priorités politiques. Ces candidat.e.s peuvent se contredire, défendre des visions opposées du Québec et chercher à convaincre les mêmes électeurs. Et cela constitue peut-être l’un des signes les plus tangibles d’une intégration politique arrivée à maturité : ne plus être considéré uniquement comme représentant d’une communauté, mais comme acteur à part entière du débat politique général.

Habib Diarra – parti conservateur du québec – Les Plaines

Une bataille qui appartient aux électeurs

En 1759, sur les Plaines d’Abraham, une bataille militaire a contribué à bouleverser le destin politique du territoire.En 2026, dans Les Plaines, la bataille est évidemment d’une tout autre nature.

Elle porte sur l’économie, les services publics, le coût de la vie, le logement, l’avenir politique du Québec, le rôle de l’État et la capacité d’une députée ou d’un député à représenter un territoire composé de réalités municipales et sociales différentes.

Le 5 octobre prochain, la question ne sera donc pas de savoir d’où viennent les candidats, mais quelle vision les électrices et les électeurs souhaitent envoyer à l’Assemblée nationale. Le verdict leur appartient, et à eux seuls.

Mais cette campagne révèle déjà une transformation intéressante du paysage politique québécois : la diversité ne se limite plus à demander à être représentée. Elle produit désormais, et de plus en plus dans des circonscriptions gagnables, des candidatures neoquébécoises concurrentes  appartenant à plusieurs familles politiques et revendiquant chacune la capacité de représenter l’ensemble de la population. C’est peut-être cela, finalement, la véritable bataille des Plaines.

(c) Cyrille Ekwalla – Institut Neoquébec (Sept. 2026)

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